CodinGamer in the dark : Entretien avec Mickaël Steler

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Le CodinGame du 21 Septembre était sans aucun doute l'un de nos challenges les plus ardus. Ceux qui s'y sont classé parmi les 50 premiers peuvent donc être qualifiés de développeurs d'exception.

Lors de nos échanges avec les CodinGamers le jour du concours, nous avions fait la connaissance de Mickaël Steler. Super actif sur IRC, faisant preuve d'une répartie au tac-au-tac et d'un sens de l'humour à toute épreuve, Mickaël nous avait marqués. Il s'est classé 45e au challenge de septembre, avec un score de 90%. Impeccable.

Un peu plus tard, au hasard des logs, on est tombé sur l'une de ses lettres de motivation. On retrouvait bien Mickaël, son sens de la formule fine, son humour, et... une phase nous a jetés par terre : "Je suis presque aveugle (RQTH catégorie B), mais j’adapte mon poste de travail moi-même à moindre coût. Je défie quiconque qui penserait que c’est un frein à être un nerd en puissance de passer un CodinGame avec moi. Et niveau débrouille, je suis parti 9 mois en Chine pour les études, avec deux randonnées en autonomie de plusieurs jours durant les vacances, j’estime donc pouvoir dire que je sais me servir de ce qu’il me reste".

On n'y croyait pas, on l'a contacté. L'échange que nous avons eu nous a ouvert les yeux, nous qui y voyons bien, mais surtout, il nous a grandi.





Salut Mickaël. Tu fais partie de nos meilleurs CodinGamers. Ta situation de handicap ne t'as posé aucun problème pour décrocher un excellent score. En tant que nerd convaincu, peux-tu revenir sur ton parcours ?

Salut CodinGame :) Je suis né handicapé visuel. Je ne suis pas entièrement aveugle [point important], par contre je vois sur 10 degrés au lieu de 200 et avec 1 seul dixième. Ce qui revient en proportion à dire que je vois 200 fois moins bien qu'une personne *normale*.

Dans mon enfance, j'ai dû plusieurs fois passer par la case hôpital, ce qui m'a valu une scolarisation chaotique. C'est au cours d'une période de près d'un an sans école que je me suis réellement mis à l'informatique, avec un attrait particulier pour les sites de tchat (l'indémodable IRC 8-)) où je pouvais rencontrer et communiquer avec d'autres personnes de mon âge. J'ai commencé à coder des robots, c'était mon truc, je ne pouvais plus m'arrêter. Lorsque j'ai repris l'école à l'institut national des jeunes aveugles à Paris, je n'ai pas décroché de ma passion.


A quel moment as-tu décidé de faire du développement ton métier ?

En classe de troisième au collège, nous devions faire un stage d'observation en entreprise. J'ai effectué le mien à l'école d'informatique Epitech. Trois ans plus tard, une fois mon bac S en poche, j'y suis entré pour étudier l'informatique pour de bon. C'était aussi le début du vrai challenge. Avec mon caractère bien trempé, j'ai secoué le pommier pour obtenir le [peu de choses] dont j'avais besoin pour pouvoir travailler : des couleurs inversées (blanc sur noir au lieu de noir sur blanc) et de grosses polices de caractère. En soi, je pouvais le configurer moi-même sur mon environnement, mais c'était toujours un problème durant les examens. Quoi qu'il en soit, j'étais dans les premiers de ma promotion.


Jusqu'ici, parcours sans fautes. Comment s'est déroulée ta scolarité ?

Tout se passait bien jusqu'aux premières recherches de stages. Malgré mes résultats scolaires excellents, mon CV avec la mention "Travailleur handicapé" avait cette faculté d'être miraculeusement attiré par les poubelles... Lorsque j'ai retiré cette mention, j'ai, Ô miracle, décroché des entretiens. Cependant, mon utilisation de la canne blanche semblait faire que mon profil ne correspondait, bizarrement, à aucun poste. Pour mes stages, j'ai fini par proposer mes services bénévolement à des associations. Au final, ces dernières étaient tellement reconnaissantes de mon travail que j'ai été gracieusement payé, mieux payé même que de nombreux autres camarades de promo.

Puis il y a eu la Chine en quatrième année. Je me suis habitué à ne plus utiliser ma canne car elle n'était pas interprétée de la bonne manière; ça m'a aidé à gagner une meilleure confiance en moi. Plusieurs fois, je suis parti tout seul en voyage pendant plusieurs jours à des milliers de kilomètres de l'université, sans rendre de comptes à quiconque. Ça m'a définitivement prouvé que j'avais toutes les capacités requises pour suivre la même route qu'une personne tout à fait normale.


Comment se sont passés tes débuts dans la vie professionnelle ?

De retour en France, j'ai cherché un stage de fin d'études débouchant sur un CDI. Ma stratégie : ne JAMAIS au grand jamais faire part de mon handicap, ni sur mon CV, ni dans un entretien téléphonique ou vidéo. Par contre, toujours me présenter aux entretiens avec ma canne, sans pour autant en parler.

J'ai postulé un peu partout, notamment dans des SSII, les seules entreprises auprès desquelles je décrochais facilement des entretiens ! Mais au moment de passer les entretiens, j'ai eu de tout : "Bonjour monsieur, je pense que vous vous êtes trompé d'étage..." ; "Ah mais non monsieur, c'est impossible, vous ne pourrez pas faire de l'informatique" ; dépôt de mon CV à la poubelle alors que je suis encore en face de l'interlocuteur... Quand je raconte mes aventures, en général, ça fait rire car j'y met le ton qu'il faut. Mais c'est quand-même une triste réalité.

Pour débloquer les choses, j'ai créé un petit site web pour générer des QR codes. Et c'est grâce à ça que j'ai eu un entretien dans mon entreprise actuelle. Il y avait un nerd dans le jury, ce qui m'a beaucoup aidé à décrocher le poste.


Quand as-tu décidé de tenter l'expérience CodinGame ?

Je suis tombé sur CodinGame par hasard, en faisant ma veille hebdomadaire. J'ai trouvé le concept génial et j'ai décidé de faire le concours du 21/09, en sélectionnant quelques offres d'emploi : AdThink, CCM Benchmark, Dailymotion. Le jour J, je me suis préparé en coupant toute liaison avec l'extérieur, avec ma pizza et mes boîtes de Redbull, et c'était parti. J'ai passé un bon moment en faisant le concours : bonne ambiance sur le tchat, exercices sympas [sauf le 3e :D], et finalement : 45e sur 1124 *youhouh* !

En plus d'avoir gagné un pass AdopteUnMec (revendu sur Ebay pour rembourser ma pizza ;-)), les 3 entreprises dans lesquelles j'ai postulé m'ont répondu. J'ai passé un entretien avec l'une d'entre elles mais je suis encore en attente.

Au-delà de mon handicap, je deviens de plus en plus fort dans mon domaine. J'ai affiné mes compétences, développé des tas de projets passionnants, j'ai acquis des certifications. Je suis toujours autant passionné par mon métier. Je cherche des projets sur lesquels "casser du neurone", et une équipe de nerds avec qui partager ma passion. Dans ma recherche d'emploi, si je peux avoir la chance de tomber sur le bon interlocuteur en entretien, alors je sais que nous aurons tous les deux gagné notre journée :-)


On n'a pas particulièrement approfondi l'accessibilité de la plate-forme CodinGame : as-tu rencontré des problèmes pour faire le challenge ?

Au sujet de la plateforme, franchement, ça va. On peut faire le classique "ctrl" + "+" afin d'augmenter les polices et lire le sujet de manière confortable, et au fond, ça me suffit. J'édite mon code sur mon IDE habituel et je copie/colle mes réponses dans votre IDE en ligne. Au sujet des tests, rien à voir avec le handicap mais j'ai remarqué que j'étais inefficace en utilisant la plateforme en ligne (beaucoup de temps pour lancer une série de 15-20 tests par exemple), alors quand je commence un exo, je télécharge les in_* et out_* que je mets dans un même dossier, et je me suis codé une moulinette maison pour lancer l'ensemble des test cases.


Si tu avais un message à faire passer pour conclure, quel serait-il ?

Je trouve votre méthode de recrutement idéale pour éliminer toute discrimination. Mais si le concours prouve mes compétences, je crains que celui-ci, même avec la meilleure volonté du monde, n'enlève jamais aux recruteurs tous leurs préjugés. Pourtant, dans la vie de tous les jours, quand je parle boulot, c'est sans évoquer le handicap. Lorsque je travaille, celui-ci n'existe plus. Quand je suis devant mon écran, je suis lead-développeur, j'architecture mes programmes, je donne mes directives. Je fais mon métier. Si demain je quitte mon entreprise, je suis certain que le plus malheureux, ce sera mon boss.

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